LE MAGAZINE DE LA FEDERATION


Entretien avec le Lieutenant-colonel R.H. Carter

A l’origine de la renaissance du close-combat en France dans le courant des années 1980, le Lieutenant-colonel R.H. Carter est l’une des sommités des arts martiaux en France tant dans l’institution militaire qu’au sein de la société civile. En vertu de son humilité peu commune mais aussi de la confidentialité liée à certaines affaires dont il avait la charge, aucune interview de celui que l’on a coutume d’appeler « le père moderne du close-combat » n’avait jamais été publiée.
En exclusivité, et à la lumière de documents iconographiques exceptionnels, voici la rencontre avec cet officier supérieur de l’Armée française au destin extraordinaire.


Photo ci-contre : le Lieutenant-colonel R.H. Carter.



Quel a été votre premier contact avec les arts martiaux ?

C’est une époque assez lointaine puisque je devais avoir 14 ans lorsque j’ai commencé a pratiquer. Bien entendu, les années 70, ce sont les années où l’on parle beaucoup de Bruce Lee, de ce vent qui nous vient d’Extrême-Orient ; les arts martiaux à l’époque ce sont surtout le judo, le Karaté-do, le Jiu-jitsu, l’Aïkido…On parle un peu moins de boxe, malheureusement.
Mon meilleur ami d’enfance, Hervé QUEFFELEC, puis Alain VERDON, un autre grand ami devenu par la suite judoka de niveau national, qui furent mes premiers compagnons d’entraînement à l’âge de 11 ans, m’avaient sensibilisé sur le fait qu’il fallait que j’apprenne à me défendre puisque je n’étais pas du tout formé à cela. J’ai voulu commencer le Karaté-do et l’Aïkido vers 12 ans mais il m’a fallu attendre - condition sine qua non imposée par mon père - l’obtention de mon brevet de secourisme à l’âge de 14 ans pour commencer le Karaté-do et l’Aïkido.

Pour la petite histoire, j’habitais à 5 kilomètres du dojo dirigé par André GUILLON qui fut mon premier professeur et qui est resté un ami tout comme son fidèle «Second», le très efficace Christian ORNY ; et je me souviens que pour les premiers entraînements, c’était cinq kilomètres à pied pour aller faire 2 heures d’entraînement et 5 kilomètres retour pour revenir à la maison…

Et pensiez-vous déjà au métier des armes à cette époque ?

J’étais très attiré par les militaires, par nos unités d’élite ; les nageurs de combat me passionnaient. J’habitais à la Rochelle et l’eau est un élément que j’adore. Mais disons que c’est arrivé plus tard : j’avais aux alentours de 16-17 ans.
A cette époque là, c’était vraiment une connaissance, une curiosité à travers la technique mais également la civilisation car je suis un passionné de l’Extrême-Orient. Et je pense que les arts martiaux auront influencé mon activité professionnelle.

Comment se sont passés vos débuts dans l’Institution ?

Je suis rentré dans la Gendarmerie comme deuxième classe. Et j’en suis fier. J’ai pu voir ainsi comment ça se passait « en bas ». J’aime d’ailleurs l’approche anglo-saxonne puisque les grands chefs de la police ont commencé dans la rue.
Ils n’ont pas de vision erronée de ce qu’est la réalité ; réalité qui est de plus en plus virtuelle et dangereuse de nos jours chez ceux qui ne connaissent pas la «réalité réelle» si je puis m’exprimer ainsi.
C’est seulement à partir de mon accès à l’Ecole de Formation des Sous-officiers de Gendarmerie de Châtellerault- Leblanc que j’interviendrai comme aide moniteur à la demande du moniteur en titre et y ferai également des cours supplémentaires pour mes camarades le soir. Ce fut un premier pas. Ensuite j’ai commencé ma carrière en brigade départementale de Gendarmerie, unité nautique puis unité de montagne où j’ai travaillé également quelques spécificités – mais j’ai continué la pratique personnelle de l’Aïkido et du Karaté-do en priorité tout en allant voir un petit peu du côté du Kobudo, notamment du nunchaku et du tonfa. Je conseillais de temps en temps mes camarades mais ça n’allait pas beaucoup plus loin.
Je dirais qu’il m’a fallu attendre ma ceinture noire d’Aïkido 1er dan pour créer le premier club d’aïkido des Hautes-Alpes en 1979, «l’Aïkido-Club Haut Alpin» qui fonctionne d’ailleurs toujours aujourd’hui.
Je m’entraînais également avec l’un de mes rares amis gendarmes pratiquant un art martial, Vincent JACOB, d’origine vietnamienne, dans son grenier.
Et à partir de là, j’ai commencé à m’étendre un peu plus en éventail sur une connaissance plus approfondie des arts martiaux et des sports de combat : Ce qui pouvait être fait et ne pouvait pas être fait ; ce qui était intéressant et ce qui l’était moins pour le gendarme dans son activité professionnelle pour se protéger afin de rentrer chez lui le soir pour revoir sa femme et ses enfants, mais aussi pour protéger les autres.

Cela a été une façon pour moi d’amener quelques camarades à embrasser la pratique des arts martiaux en prenant la dimension du risque potentiel quotidien. C’est à cette date là, dans les années 1977-78, que je découvre le Manuel des exercices physiques spéciaux à l’usage de la Gendarmerie qui m’a bien servi puisqu’il a été le «déclencheur» dans cette démarche de recherche qui m’anime encore aujourd’hui après plus de trente six ans de pratique.
On apprend tous les jours et l’on n’arrive jamais au bout ; raison de plus pour continuer !

Vous parlez de votre démarche de chercheur. Avez-vous eu d’emblée l’intuition que la doctrine avait besoin d’être rénovée ?

Je prends alors conscience de la nécessité de revenir sur des acquis ; en tout cas sur des documents qui étaient anciens mais qui avaient déjà pris la dimension de la réalité des risques, de la dangerosité de notre travail. Je vais travailler de manière informelle jusqu’à mon arrivée à l’Ecole des Officiers de la Gendarmerie Nationale de Melun.
Déménageant en moyenne tous les deux ans, il me fallait fréquenter de nouveaux clubs, de nouvelles personnes, pas toujours issues de la même fédération et s’adapter, remettre sur le tapis – on peut le dire – ses techniques, se remettre en question.
Je suis néanmoins resté dans l’axe de la formation de Maître TAMURA que j’ai rencontré en 1971 pour la première fois Photographie n°H2. J’ai eu le privilège de travailler notamment avec ce Maître d’aïkido qui est aujourd’hui reconnu mondialement et que j’admire plus en tant qu’homme de cœur qu’en tant que technicien et avec Maître André NOCQUET que j’ai connu en 1987 Photographie n°H3.
En Karaté-do, j’ai eu la chance d’étudier avec Guy SAUVIN, ancien capitaine de l’équipe de France et directeur technique National ; et d’autres professeur d’arts martiaux qui, je l’espère, me pardonneront de ne pas les citer.
En résumé, tout ce que je faisais à cette époque-là, dans l’enseignement, était plus informel, plus dans le cadre sportif ; même si je débordais ponctuellement dans le cadre professionnel avec mes camarades et mes activités judiciaires.
En arrivant à l’Ecole des Officiers de la Gendarmerie Nationale (EOGN), je rencontre mon ami Kim ORIOL avec lequel nous nous entraînerons longtemps – c’est le seul avec lequel j’ai pu faire des démonstrations de combat aux nunchakus en bois.
On suit le cours des Officiers de la Gendarmerie sous la direction du Gendarme HARDY, Charly, qui terminera sa carrière à l’EIS de Fontainebleau avec un grade de 6ème dan de judo. Ce futur major donnait des cours de self-défense.
Mais avec Kim ORIOL, on reste sur notre faim et on décide de faire un petit manuel d’une cinquantaine de pages au profit des officiers et élèves officiers. La publication, acceptée par l’EOGN en 1982, constitue un aide mémoire qui sera distribué aux officiers élèves Photographie n°H4-H5.
Cela nous permet de mettre en place cet esprit de recherche pour améliorer, rassembler les techniques existantes. Il est dommage et dommageable que l’on fasse abstraction d’un certain nombre de choses appartenant au passé : Le Manuel des exercices physiques spéciaux à l’usage de la Gendarmerie qui date de l’entre-deux-guerres est un document fabuleux aujourd’hui oublié.
A partir de notre Cours de Self-Défense, Kim et moi passons plus de six années à nous entraîner ensemble à la boxe et aux autres techniques de combat.
Il intègre le Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (GIGN) dans les années 1985 : nous continuons à nous investir dans cette recherche, principalement pour cette prestigieuse unité. Pendant six ans, nous allons faire des recherches chaque fois que nous avons un moment à nous ; ce qui ne plaît pas forcément à mon épouse Mireille ; et si j’ai réussi dans ce domaine là, c’est en très large partie grâce à sa très grande patience et à son soutien : sans elle, j’aurais eu les plus grosses peines à parvenir à faire ce que j’ai réalisé. C’est un hommage qu’il faut lui rendre ainsi qu’à mes filles Audrey et Julie qui ont pratiqué toutes les trois.
Nous proposons à la Gendarmerie, le fruit de notre travail. Face à une prise de position qui diverge de ce que nous espérions, nous prenons une autre direction.
J’ai le plaisir et l’honneur de donner un certain nombre de cours de self-défense et de combat rapproché au GIGN – dont il n’est pas la peine de rappeler l’élitisme mais surtout l’état d’esprit que j’y ai connu à cette époque là.
Après avoir supprimé et expurgé un certain nombre d’éléments pour des raisons de confidentialité, nous confions notre manuscrit à Dennys FERRANDO-DURFORT, directeur des Editions CHIRON qui nous publie au début des années 1990 : Il s’agit des trois tomes de Techniques de Combat au Corps à Corps avec une préface du Préfet Christian PROUTEAU, fondateur et ancien commandant du GIGN ; une caution et un hommage merveilleux pour nous. En fait, nous avons publié ces bouquins sans vouloir les publier initialement.
Mon parcours diffère ensuite de celui de Kim qui quitte la Gendarmerie. Pour ma part, je reste dans «la maison» et continue à me perfectionner avec des experts : Fred PERRIN qui apparaît dans mon ouvrage Techniques de combat au couteau : il est un des Grands du couteau car il fabrique et utilise le couteau à la perfection.
Un expert de A à Z dans ce domaine là et un excellent ami de surcroît; Pascal BOYARD, champion d’Europe de kick-boxing et de Muay thaï et aussi du Nord Thaïlande, ce qui n’est quand même pas banal à l’époque, avec lequel je publie La boxe thaïlandaise et le kick-boxing; Yves LE MEE Photographie n°H6, vice champion du monde de Full-contact, coauteur du livre Stress et Défense personnelle dont les photographies sont faites par mon autre ami Didier PILON qui me fait le plaisir de m’accompagner lors de certains entraînements; Pascal LAFLEUR, champion du monde professionnel en Kick-boxing, le gendarme Yann CHARLES, 3ème aux championnats du monde de Sambo ou Antoine DESCHAMP, 5ème Dan d’Aïkido…D’autres m’auront permis une réflexion intellectuelle plus profonde tels mes amis Rémy POINOT et Marc MOQUE.
Claude PELERIN, 7ème dan d’aïkido et directeur technique national actuel; ou Michel PROUVEZE, mon maître en Iaïdo… Et la liste est très longue : que ceux que j’oublie me pardonnent; ils sont dans mon cœur.
Tous ces gens-là ont et continuent d’amener quelque chose à mon travail et c’est très modestement que j’ai publié un certain nombre d’ouvrages : à la fin de l’année 2006, il y aura sept ouvrages sur les arts martiaux et le combat au corps à corps, allant du combat conventionnel jusqu’à d’autres domaines comme le combat subaquatique pour lequel j’ai fait aussi une première mondiale en 2004 avec la publication du DVD Scuba fighting chez Budo International en compagnie de mon ami Espagnol Juan Antonio RODRIGUES COQUE, un expert en combat au corps à corps et un autre de mes grands amis.

Cet esprit de recherche continue de m’animer puisqu’un ouvrage sur les techniques de défenses et de combat aquatique sort cette année : ce sera encore une première mondiale.
Mais ne vous méprenez pas ! Je ne cherche pas du tout la gloire : j’ai essayé d’être un pionnier à double titre pour ramener en mémoire des techniques qui avait été oubliées, qui nous prouvent que nous n’inventons rien : nous reprenons et améliorons (selon le principe de « Déconstruction» si cher à mon ami le docteur Francis DELVERT), ce que les anciens nous ont amené - il n’y a pas de génération spontanée de combattant malgré les images rapportées par certains films.

On mélange un peu tout et c’est vraiment dommage : un expert sur les tatamis ne sera pas forcément un expert dans la rue ; et la réciproque est également vraie… «Le bonheur est dans l’équilibre» disait PIAGE, et je crois que c’est ce qu’il faut rechercher.




 
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